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22.10.2007

De Joseph Bara à Guy Môquet : de quoi nous parle l’héroïsme juvénile ?




La figure de Guy Môquet, l'enfant qui s'engage militairement, et qui paye de sa vie cet engagement, est bien connue de notre historiographie.

Même si l'on met de côté Jeanne d'Arc ou Gavroche, qui obéissent à de ressorts partiellement différents, on pourrait en multiplier les illustrations : le petit tambour de Wattignies, qui battît de son instrument jusqu'à être atteint par la mitraille ennemie (j'ai des lacunes, mais je la verrai bien autrichienne, cette mitraille), par exemple.

Mais, l’archétype ancien de cette figure, c’est naturellement Joseph Bara, que les terribles chouans massacrèrent après qu'il eut crié "vive la République", alors qu’ils lui intimaient l’ordre de crier "Vive le Roi".

Cette image de Joseph Bara, piqué par une fourche et tombant, mort, dans une meule de foin, elle est encore imprimée dans ma mémoire, page feuilletée et refeuilletée de mon livre d’histoire de 10e (CE1 pour les jeunes d’aujourd’hui). Terriblement fascinante, même si, dans mon souvenir, je ne parviens à mesurer si elle conforta mon attachement dans la République, capable de susciter de si jeunes héros.

Joseph Bara naguère, Guy Môquet aujourd’hui, connurent un « traitement » similaire.

D’abord une célébrité à « double détente », si l’on me pardonne cette expression triviale.

Bara fut promu héros par Robespierre, dès 1793, et David se mit au service de cette œuvre de propagande en réalisant l’esquisse d’un tableau bien connu (je soupçonne que je n’ai pas les doits pour le reproduire, et c’est bien dommage). Il devait être transféré au Panthéon le 10 Thermidor mais les évènements du 9 allaient rendre cette décision caduque.

La Révolution ensuite, sans l’oublier totalement le mit de côté, de même que le XIX e siècle ( à quelques exceptions notables comme une sculpture de David D’Angers datée de 1839).

Mais c’est bien la III e République qui le ressuscita pour en faire un héros « chromo », que ce soit par l’image ou le texte.

Voici un passage d’Anatole France qui l’illustre fort bien :

« Bara, à qui les Chouans promirent la vie
sauve à la condition qu' il criât : " vive le
roi ! " , cria : " vive la république ! " et tomba
percé de vingt coups de baïonnette. Je ne le
sais ni ne pourrai jamais le savoir. Mais je sais
que l' image de cet enfant, qui fait à la liberté
le don de sa vie encore dans sa fleur, met
des larmes dans les yeux et des flammes dans
les coeurs, et qu' on ne peut imaginer un plus
parfait symbole du sacrifice. Je sais aussi,
je sais surtout que, lorsque le sculpteur David
me montre cet enfant, dans sa nudité charmante
et pure, s' abandonnant à la mort avec la
sérénité de l' amazone blessée du Vatican, sa
cocarde pressée sur son coeur et, dans sa main
glacée, une baguette du tambour sur lequel
il battait la charge, le miracle est accompli,
le jeune héros est créé, Bara vit, Bara est
immortel".
(in Le Petit Pierre, Ouvres complètes T. 23, Calmann-Lévy, 1932, p. 190)

Et voilà encore un témoignage sur Hergé « Le jeune Remi était hanté par l'idée de « l'enfant héroïque »; il lisait et relisait, parfois à voix haute, comme une incantation, la notice du Petit Larousse sur Joseph Bara, illustrée d'une gravure où l'on voit le jeune garçon, sommé par les Chouans de crier « Vive le Roi! », répondant par le cri de « Vive la République! » et tombant percé de coups ». Au-delà de l’anecdote, cette citation permet de montrer que Bara figurait dans « l’imagier » du Larousse, qui a façonné l’imaginaire républicain. D’où sans doute la reprise dans mon livre d’histoire qui devait dater des années 60.

Il me semble que cette célébrité retrouvée obéit également à des schémas identiques :

A la première période, la célébrité est fortement politisée.

Dans le discours de Robespierre, demandant le transfert de ses cendres au Panthéon le ton est clairement donné : « Les Français seuls ont des héros de 13 ans, c'est la liberté qui produit des hommes d'un si grand caractère. Vous devez présenter ce modèle de magnanimité, de morale à tous les Français et à tous les peuples ; aux Français, afin qu'ils ambitionnent d'acquérir de semblables vertus, et qu'ils attachent un grand prix au titre de citoyen français ; aux autres peuples, afin qu'ils désespèrent de soumettre un peuple qui compte des héros dans un âge si tendre ».

Dans le contexte de la Patrie en danger, Bara est d’abord une figure montagnarde : culte de la vertu, de l’innocence et de la morale sans compromis.

C’est sans doute cela qui gênera dans les époques ultérieures et conduira à une forme de mise à l’écart.

De même, Guy Môquet est d’abord et évidemment une figure de la résistance communiste et la station de Métro (qui contient des vitrines avec des fac similes de documents dont celui de la fameuse lettre) fut baptisée à la suite de la rue éponyme en 1946. Aussi bien, son souvenir vieillira comme on vieillit de la même manière tous les insignes de la résistance communiste.

A la seconde période, en revanche, la dépolitisation est de mise.

Bara devient une figure de l’héroïsme juvénile républicain, comme Guy Môquet de l’héroïsme juvénile de la Résistance. Mais la symbolique d’origine est évidemment affadie et la lettre de Guy Môquet, intime et sentimentale, prend le pas sur le « poème » qui proclame la lute contre le capitalisme (v. dans Libération de ce jour).




Mais, au-delà de cette analogie sur le mode de construction et de reconstruction du mythe on peut se demander si l’engouement actuel pour Guy Môquet constitue un effet de structure ou si, au contraire, il s’agit d’une tentative artificielle de reproduction du schéma antérieur ?

Mon sentiment est que la vérité est entre les deux.

Il y a incontestablement des structures identiques dans ces deux affaires. On en a déjà évoqué quelques-unes une, il faudrait en ajouter d’autres.

D’abord la continuité de la nécessité de l’édification enfantine. Même si notre époque en est plus chiche, je crois que l’idée de donner à la jeunesse d’un pays des héros de son âge est une constante qui ne s’est que rarement démentie. Au fond, Guy Môquet est une manière d’Anne Franck national, et on sait la fascination que le journal de cette dernière a exercé sur des générations d’écoliers.

Ensuite, le même mythe de la pureté enfantine : l’exemplarité enfantine a partie liée avec l’innocence prêtée à l’enfance. Robespierre le disait déjà. Et la figure moderne de Guy Môquet, dépouillée de ses oripeaux communistes le dit encore.

Mais naturellement, cet effet de structure est doublée d’une évidente volonté mimétique.

Là où la 3e République donne des héros historiques à l’enfance (je ne suis pas certain que les périodes antérieures aient jamais eu le même souci) notre Ve République veut « redonner » des modèles à la jeunesse (le fameux discours du candidat d’où tout est parti, après l »évocation des figures glorieuses dont celle de Guy Môquet ne cesse de proclamer qu’il veut re-donner ceci et cela à la jeunesse).

Ainsi, il est clair que cette mise en valeur veut rejouer le théâtre héroïque de la IIIe République.

Mais, et c’est sans doute la différence fondamentale entre notre époque et celle des débuts de la IIIe république, là où on parvenait à créer une mythologie contemporaine, on procède aujourd’hui par réitération et citation.

La structure pourrait être énoncée de la sorte :

IIIe République : le régime que je fonde regardez les héros qu’il a eu dans le passé , il sont les vôtres.

Ve république : Comme je vous redonne des héros à la manière dont la IIIe république en a donné, je refonde un régime, un idéal, une ambition qu'elle a entendu fonder

Et c’est sans doute la raison pour laquelle cette affaire focalise autant l’attention : cette manière de rejouer le théâtre des origines ne peut pas fonctionner correctement car il y manque l’adhésion sinon générale, du moins immédiate.

Et du coup, l’affaire se transforme en caricature : du XV de France en pleurs à l’espèce de clip grotesque en col roulé diffusé hier sur les chaînes du service public. Le chromo IIIe République n’était acceptable qu’à raison de son premier degré. Le chromo publicitaro-sportif de la Ve passe pour ce qu’il est : une contrefaçon.



Commentaires

Merci du signalement. Et bravo pour cet excellente analyse! Pour la compléter, il est intéressant de noter que la manipulation des symboles est elle-même une pratique qui a évolué au cours du temps. Les historiens d'aujourd'hui n'écrivent plus comme Michelet – qui crée le portrait de Jeanne d'Arc, incarnation du peuple de France. L'exercice professionnel de l'histoire a appris à tenir à distance ce type de construction (c'est l'objet du célèbre ouvrage "Les lieux de mémoire", dirigé par Pierre Nora, qui a eu une influence considérable). Du côté du grand public, les leçons des totalitarismes, grands manipulateurs de la langue symbolique, ne sont pas non plus restées lettre morte. Au début du XXe siècle, le terme "propagande" était un descripteur positif de l'activité de communication d'un gouvernement. Aujourd'hui, il serait difficile de le conjuguer avec l'exigence de transparence qui nous paraît aller de pair avec l'exercice démocratique. Bref, les temps ont changé. Dans les manuels d'histoire de mes gosses, à l'école primaire, toutes les illustrations sont systématiquement datées. Ce qui permet par exemple de s'apercevoir qu'il n'existe pas de portrait contemporain de Jeanne d'Arc. Guaino, lui, en est effectivement resté à l'époque de la IIIe République. On se cotise pour lui acheter quelques bons livres?

Ecrit par : André Gunthert | 23.10.2007

Faut-il, dans les parallèles de structure, relever que les historiens ne manquent pas qui ont depuis longtemps souligné l'aspect légendaire du personnage de Joseph Bara - qui n'auraient pas été tués par des Chouans parce qu'il criait "Vive la République" mais par des brigands qui lui volaient ses chevaux - et qu'aujourd'hui certains enlèvent à Guy Môquet soit d'avoir été un quelconque résistant, puisque soutien du pacte germano-soviétique, soit d'être mort dignement ?

Sur le fond, il reste pourtant indéniable (i) qu'il a risqué sa vie pour une cause et (ii) qu'il a bien été victime de Vichy et du nazisme.

Ca lui serait presque contesté, alors que, plus de deux siècles plus tard, la légende de Joseph Bara fait encore recette.

La IIIème se serait-elle construite sans grande contestation sur une fausse victime de la contre-révolution et la Vème tenterait de se reconstruire dans la tourmente et la polémique sur l'image d'une véritable victime ?

Ecrit par : koz | 23.10.2007

En ces temps où démagogie rime souvent avec sensiblerie, voici un article qui replace
les événements douloureux de notre histoire dans leur véritable contexte.
http://www.historia-nostra.com/index.php?option=com_content&task=view&id=582&Itemid=60

Ecrit par : Agathe | 23.10.2007

@ andré gunthert : Je ne partage que partiellement votre point de vue : l'iconographie "homogène" des ouvrages d'histoire des décennies passées permettaient à mon sens de marquer des continuités importantes. Aujourd'hui, entre un Vercingetorix pompier, une sainte genvière préraphaëlite, un Louis XIV par Le Brun, , un marat davidien, un poilu expressioniste, je craisn que fort que nos chère têtes de blondes soient confrontées à un problème fort difficile à résoudre : celui de gérer en même temps l'analyse iconographique et l'intérêt des personnages ou évènements représentés.

POur avoir été à l'école primaire à l'époque de l'histoire de France en bande dessinée, je trouve que cette forme de représentation homogène rendait leschoses bien plus lisibles.

@ koz : tatatata, vilaine et inutile polémique : toute mythification conduit forcément à des inexactitudes historiques. Et le "taux" d'inexactitude n'est ni une science exacte et ni un critère révélateur du degré d'honnêteté de ceux qui l'ont élaboré. car la force du mythe réside dans l'adhésion qu'il suscite plus que dans son mode de fabrication.

@ agathe : site intéressant finalement assez porté vers les "petites histoires", au final assez mythifiées également.

Ecrit par : F. Rolin | 24.10.2007

bonjour

je trouve votre approche très intéressante
"Et c’est sans doute la raison pour laquelle cette affaire focalise autant l’attention : cette manière de rejouer le théâtre des origines ne peut pas fonctionner correctement car il y manque l’adhésion sinon générale, du moins immédiate."


après tout, le discours du candidat Sarkozy parle de l'objectif de la politique : http://sarko2007.free.fr/articles.php?lng=fr&pg=1159

"Le drame de la jeunesse française depuis quarante ans, le vôtre par conséquent mais aussi celui de vos aînés et celui de ma génération, c’est qu’au lieu de lui apprendre à aimer on le lui a désappris."
(guy môquet anti-68, en somme :))

"Réapprendre à aimer, c’est le plus grand défi auquel se trouve confrontée la civilisation moderne. C’est le plus beau projet que la politique puisse offrir à la jeunesse."
ah, aimer... pas la démocratie, pas la justice, pas le droit, non l'amour. but de la politique. arg

"Quand on prive une partie de la jeunesse de l’accès aux grandes œuvres de l’esprit en prétendant qu’elle n’est pas capable de faire l’effort nécessaire pour les comprendre, que c’est trop compliqué pour elle et que cela ne lui sert à rien, quand on refuse d’enseigner Antigone au fils d’ouvrier ou à l’enfant d’immigré, on ne fait pas la politique qui permet à chacun de conquérir l’estime de lui-même, on fait la politique du nivellement, de l'égalitarisme, de l'assistanat."
(guy môquet au secours de la brave droite qui veut faire lire Antigone aux fils d'immigrés alors que les z"autres ils ne veulent pas, les vilains). arg

il y a bien des passages savoureux.
mais pour en revenir aux origines, on trouve ceci :

"J’aime cette France de toutes les couleurs et de toutes les religions où s’entremêlent tant d’histoires, de souvenirs et de cultures. J’aime cette France de la diversité, des différences et des mélanges. Et parce que je l’aime, parce que je la respecte, je ne veux pas la laisser caricaturer par une minorité qui ne lui ressemble pas, qui ne cherche qu’à attiser la violence et la haine.

La France de toutes les couleurs et de toutes les religions c’est la France qui rêve d’emploi, d’école, d’intégration, de promotion sociale. Ce n’est pas la minorité qui brûle les voitures, qui agresse les gens et qui tend des embuscades aux forces de l'ordre qu’elle veut éloigner pour pouvoir mieux se livrer à ses trafics."

voilà, la Vième nait de la décolonisation.
quel enjeu aujourd'hui est lié à la résistance communiste? aucun. d'ailleurs il suffit de regarder le PC. le bourgeois ne Neuilly ne tremble plus à l'idée des grands soirs communiostes.
la France a aujourd'hui un problème avec cette histoire coloniale, avec les enfants de cette histoire
c'est pour cela que Sarkozy ne revient pas aux origines : il ne va pas au coeur du problème actuel, il l'élude, il le fuit.
il est en plein dans la fracture actuelle de la France, elle sert ses intérêts.

Ecrit par : because | 24.10.2007

Bien sur que vous avez raison..

Il faudrait réinscrire ce procédé dans une histoire encore plus longue dans laquelle Blandine bouffée par les lions aurait la place qui lui revient.

Mais l'opposition veille :

François Hollande sur Canal + dimanche 21 octobre :

."..Et nous ne devons pas non plus oublier que c'est un ministre de la République Française, Marcel Pucheux, qui a accepté de modifier puis de valider la liste des otages fusillés à Chateaubriand. Cela aussi doit nous faire réfléchir..."

Gloup !

Heureusement le Parti communiste veille.... à profiter le l'aubaine, hélas.
Le nouveau groupe scolaire de la rue Mirabeau à Ivry sur Seine a été inauguré samedi 20 octobre par le député maire, Pierre Gosnat.
Ce groupe scolaire s'appelle désormais groupe scolaire Guy Moquet
Et si Cécilia n'avait pas tout laissé tombé, elle aurait sans doute honoré de sa présence cette touchante cérémonie

Ecrit par : Hélène Goldet | 25.10.2007

http://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_Bara

repro tablo

Ecrit par : wam/e | 26.10.2007

La commémoration d'un jeune martyr mort sous les balles ennemies et destinée à édifier la jeunesse n'est pas le seul fait des Français. La mise en évidence des martyrs de l'Islam dans l'Iran de Khomeny en est un autre exemple bien connu.
En 1933, Adolf Hitler fit de la date anniversaire de la mort de Léo Schlateger (jeune résistant allemand tombé sous les balles française en 1923) une des fêtes nationales du 3ème Reich.

En règle générale, cette pratique est généralement corrélée à la mise en place d'une dictature. Ce n'est (heureusement) pas le cas avec la commémoration de la lettre de Guy Moquet. Mais celle-ci n'est pas un bon signe, tout de même.

Ecrit par : Paul Foucher | 28.10.2007

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