12.02.2006

De la blogosphère juridique, ou quelques brèves remarques sur l’étrange rendez-vous entre le Recueil Dalloz et La Lanterne


La présente note, dont le ton dépare passablement du reste de celles qui ont été publiées ici, a pour point de départ une autre note dans laquelle un avocat général prend à parti une journaliste qui, jadis, lui reprochait publiquement de zozoter, et aujourd’hui (ou plus exactement le jour de l’audition du juge Burgaud par une Commission parlementaire) soupçonna qu’il avait fait écourter une session de Cour d’Assises pour pouvoir se rendre à l’invitation d’un grand media télévisuel dont le goût pour les diffusions intégrales et en direct ne dépasse généralement pas 90 minutes, et les arrêts de jeu.

 

Et nous eûmes droit, en qualité de lecteurs de cette note, à une série de considérations et de citations probablement extraites d’une de ces modernes Pages Roses qui abondent sur Internet et dont un résumé tiendrait en peu de phonèmes : « toi-même ».

 

Si tout cela est inutile, et de toute évidence cela l’est, alors à quoi bon y consacrer les lignes qui suivent en plus de celles qui précèdent.

 

Pour une raison finalement assez simple : celle de contester, au nom d’une éthique de l’écriture, et d’une éthique juridique (je veux dire, une éthique propre aux juristes) le mélange des genres que s’autorisent certains blogs dont celui auquel les lignes qui précèdent font référence est sans doute l’illustration la plus criante.

 

Soyons bien clair : Il n’y a, sur Internet, aucune morale particulière qui puisse prévaloir à quelqu’universalité : pas plus que le calvinisme de Wikipedia ne s’étend pas au dehors du périmètre de cette initiative, la remarquable qualité globale des billets de la blogosphère juridique francophone n’emporte aucune obligation pour les nouveaux scripteurs de s’y conformer.

 

Il n’en reste pas moins que si cette blogosphère juridique se développe, et si elle présente une certaine attractivité, c’est bien parce qu’elle acquiert progressivement une crédibilité. Crédibilité à l’égard des milieux juridiques, mais crédibilité également à l’égard d’un public plus large qui trouve parmi les blogs juridiques des passeurs qui lui fournissent des informations, ou lui permettent de participer à l’élaboration de débats ou de réflexions, dans des conditions bien différentes de celles qui prévalent dans les medias traditionnels.

 

Si demain ou après demain, certaines des figures de proues de ce mouvement, usant de la popularité acquise par ce biais, ou acquise en dehors et réinvestie dans ce cadre, dérivent de la discussion juridique (ou comprenant une composante juridique) vers des charges ad hominem, alors cette crédibilité sera incontestablement fragilisée, et, pour justifier le titre de ce billet, on passera du Recueil Dalloz aux plus désagréables aspects de la Lanterne, d’Henri Rochefort.

 

Ne doutons pas que reviendrons alors les sempiternelles idées reçus sur Internet, ce media qui ne permet aucune hiérarchisation, ou l’information n’est pas crédible parce que le pire et le meilleur y sont confondus, sans possibilité pour les non-spécialistes de s’y retrouver.

 

 

J’ajouterai encore que de telles notes, qui émoustillent évidemment, reçoivent des séries de commentaires chez les uns ou les autres qui prolongent des thématiques captivantes du type : « les journalistes ne sont pas gentils », ou « moi non plus je n’aime pas Libération ». Tout cela est-il bien utile ?

 

 

Aussi bien, ces quelques lignes ne peuvent que contenir un appel à la responsabilité, à cette éthique que j’évoquais quelques paragraphes plus haut. Et peut-être un autre appel, plus agacé : Par pitié, cessons de nous comporter comme des enfants.

 

(NB : l’absence de tout lien hypertexte est volontaire et destiné à éviter d’apporter de l’eau au moulin de cette polémique).

Trackbacks

Mise au point tardive sur le futur contenu de ce site (par une voie détournée certes...)

Cet essai est risqué (d'autant plus qu'il l'est à visage découvert), et je pose cette question : est-il envisageable de concilier en un seul blog des écrits juridiques et personnels sans décrédibiliser ceux-là avec ceux-ci ?

Trackback par : Basdepage, le blog de Guillaume Lethuillier | 14.02.2006

Commentaires

Pour lire assez régulièrement le Recueil Dalloz (ça n'est qu'un exemple), je me permets d'affirmer que les charges ad hominem y sont présentes, parfois voilées derrière une démonstration technique, parfois éclatantes et non dissimulées. Et pourtant, la réputation du Recueil est ce qu'elle est. Excellente.

Les choses sont comme cela, sur internet ou ailleurs.

Quitte à paraître attaché aux futilités, j'ai pour ma part un goût prononcé pour ces diverses polémiques : elles pimentent le droit.

Écrit par : Udd | 12.02.2006

Excellent billet et "rappel au règlement" (cela dit, le droit de réponse doit demeurer).

Mais que recouvre l'expression "blogosphère juridique", ce que c'est, et ce qui en est et n'en est pas? Les frontières sont sans doute très variables et fort subjectives. Bien plus, quel est le statut d'une reconnaissance éventuelle de ces blogs? Il semble assez évident qu'ils ne seront pas reconnus (avant longtemps) par le milieu des juristes classiques. Enfin, j'imagine que la plupart n'a pas la prétention d'une telle reconnaissance ni celle de la conformité aux exigences de l'AJDA ou du Dalloz. Elle permet une ouverture du droit, ce qui n'est pas si mal. Encore faut-il effectivement que ces blogs soient juridiques.

Écrit par : bdp | 12.02.2006

Etant de ceux qui ont attiré l'attention de leur quelques rares lecteurs sur le billet auquel vous faites une allusion ma foi transparente, il me paraît aller de soi que je vous apporte la contradiction.

Votre appel à l'éthique est noble, et dans la tradition universitaire, à laquelle, bien qu'ayant quitté la Faculté depuis quelques temps déjà, je reste passionnément attaché. Quoi qu'on entende régulièrement, la Faculté, en tout cas de droit, je ne connais pas les autres, est une école de l'excellence et de la rigueur.

Cependant, un respect scrupuleux de l'éthique que vous appelez de vos voeux aurait un effet secondaire que vous ne semblez pas redouter mais qui serait funeste à mon sens : les blogs juridiques deviendraient chiants. Si ma démarche se voulant pédagogique et démystificatrice a quelque succès, c'est outre les qualités de clarté qu'on veut bien me prêter, que je pratique allègrement le mélange des genres : d'un billet à l'autre, je passe de l'humour au pathos et glisse de ci de là des figures de rhétorique qui cassent le ton parfois doctrinal de certains billets. Je n'ai jamais ri en lisant le recueil Dalloz, sauf en y lisant un arrêt de mémoire du 13 juillet 1990 reconnaissant enfin le viol entre époux, tant le rappel des faits n'avait à l'évidence été retranscrit pas la chambre criminel dans ses motifs que pour être certain que tous les étudiants se repasseraient l'arrêt de travée en travée.

De plus, s'agissant de la démarche du Blogueur Dont Il Ne Faut Pas Mentionner Le Nom, il a été gravement mis en cause dans cet article, factuellement erroné, qui ne relevait que d'un règlement de compte. Il est, éthiquement, critiquable pour un journaliste de régler ses comptes avec un haut magistrat en utilisant l'espace que son journal lui donne pour rapporter de l'information. Ce d'autant que cette journaliste se trouvait en compagnie de deux excellents magistrats du siège, Messieurs Kross et Portelli, Vice-présidents au TGI de Paris, présidant une chambre correctionnelle et tous deux anciens juges d'instructions, dont les opinions sur cetet affaire et les réformes à venir eussent été passionnants. Mais elle ne rapporte que deux phrases et consacre une colonne à fustiger à mauvais escient le magistrat blogueur. On frise la forfaiture.

Celui-ci, plutot que d'user d'un droit de réponse, d'attaquer en diffamation, répond sur son blog. Sur le même ton, certes, mais en plus efficace : on a affaire à un habitué de la controverse. Ce faisant, il n'empiète sur aucun espace limité de publication, puisque le blog ne connait pas cette limite. Il n'a pas renoncé à un billet de fond pour publier sa réplique : l'autre branche de l'alternative était qu'il ne publiât rien. Il n'oblige aucun de ses lecteurs à le lire, et aucun n'aura eu à débourser un écot avant de pouvoir découvrir le contenu de l'article en question.

Socrate lui même n'hésitait pas à profiter de ses leçons pour régler ses comptes avec Protagoras, et ses démonstrations philosophiques ne visaient parfois qu'à ridiculiser son advsersaire plutôt qu'à rechercher le Vrai, le Beau, le Bon.

Moi même je réponds de temps en temps de manière cinglante en commentaire à un fâcheux ou un pédant. Ca me défoule, me permet de pratiquer l'art de la réplique qui permet parfois quelqu'effet dans le prétoire (soyez assuré que je n'en abuse point, les magistrats ne sont pas gourmands de cette friandise) et dissuadera je l'espère les suivants.

Je préfère en tout cas une plus grande liberté de ton sur ce support, liberté qui est de plus fort agréable à ceux qui, comme Vous Savez Qui et votre serviteur, pratiquent cette liberté de parole dans le cadre de leur profession.

Votre avis ayant toujours un grand poids à mes yeux, soyez toutefois assuré que la prochaine fois que le clavier me démangera, j'aurai une petite voix qui me murmurera "Eolas, attention : qu'en dira le Professeur Rolin ?"

Je ne m'engage pas à l'écouter, mais au moins je vous promets de l'entendre.

Écrit par : Eolas | 13.02.2006

Cher Maître, croyez bien qu’il n’a jamais été dans mon intention de contester la liberté d’expression de qui que ce soit, ce dont quelques billets postés les semaines passées témoignent.

Pas davantage il n’a été question pour moi de critiquer la liberté de ton de tel ou tel billet ou de tel ou tel auteur de blog. Evidemment, la vitalité des blogs passe aussi par une forme et un ton renouvelés.

Mais précisément, ce que je reproche à ce billet, c’est non pas d’user de liberté d’expression ou de ton, mais de revenir à de vieilles méthodes dont l’attaque ad hominem fait partie et qui sont des plus critiquables. Donner un écho aussi public (et dont les moteurs de recherches se souviendront) à ce qui n’est somme toute qu’un conflit personnel, c’est prendre en otage les lecteurs en les sommant de prendre parti, et c’est également glisser sinon du Recueil Dalloz,, du moins des medias de qualité, à des vaticinations qui ne méritent d’être publiées ni traditionnellement, ni numériquement. Et je persiste à considérer qu’elles risquent de transformer le périmètre juridique de la blogosphère en espace peu crédible.

Écrit par : Frédéric Rolin | 13.02.2006

Sauf que, si l'on tape le nom que l'on ne donnera pas dans le moteur de recherche qu'il n'est plus nécessaire de nommer, on tombe sur un article de l'Express, puis de VSD, puis l'on voit défiler toute la blogosphère par ordre d'influence (Eolas, Paxatagore, Droit administratif, Bloghorree, Koztoujours), et il faut suivre l'un de leurs liens pour enfin découvrir le billet en cause.
Et le blog en question est suffisamment ancien pour être correctement référencé.

Écrit par : Denys | 14.02.2006

La blogosphère juridique a-t-elle vocation à remplacer le Dalloz (ou l'AJDA) ? Je ne le crois pas. En même temps, il est certain que faire du droit appelle à une certaine rigueur et donc à une chasse au mélange de genres. Mais, je profites moi-même de mon blog pour faire passer d'autres choses que du droit, ce que je ne me permettrais pas dans une publication universitaire.

Alors, est-il temps de créer une charte de déontologie de l'universitaire blogueur ou au contraire faut-il laisser libre cours aux individualités ? Je suis partagé... d'où l'utilité de ce débat.

Écrit par : François - Droit administratif | 14.02.2006

Je découvre votre note seulement ce matin ; nous n'avions pas exactement la même analyse car je crois que le sang froid sied au pouvoir.

voir http://carnetweb.info/yvesduel/index.php/2006/02/11/213-avocat-magistrat-et-journaliste-tambouille-et-vachardises

Écrit par : Yves Duel | 15.02.2006

Good tip, this post is really cool

Écrit par : como ganhar dinheiro | 30.07.2011

Quitte à paraître attaché aux futilités, j'ai pour ma part un goût prononcé pour ces diverses polémiques : elles pimentent le droit.

Écrit par : Cazare ieftina in Romania | 11.08.2011

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