25.10.2005

Le budget de la justice administrative en 2006, faux semblants et troublants aveux

Le projet de loi de finances contient, en ce qui concerne les juridictions administratives, les fameux « objectifs et indicateurs » prévus par la LOLF et qui sont destinés à permettre de vérifier l’efficience de la dépense publique (v le lien et des commentaires sur le site de S. Cottin : http://www.servicedoc.info/Lire-les-missions-et-programme... ).

Au risque de paraître, une nouvelle fois, un esprit chagrin et critique, il me semble que ce nouvel outil n’apporte pas de véritable modernisation des modes de gestion des juridictions administratives. Tout au plus peut-on souligner qu’ils mettent à niveau l’information du Parlement par rapport à celle qui existe de longue date dans les rapports d’activité du Conseil d’Etat.

 

Au delà de cette remarque d’ensemble, il est possible de se livrer à plusieurs séries d’observations.

 

1°) Des prévisions fragiles.

 

L’indicateur n°1 concerne le « délai prévisible de traitement des affaires en stock ». Pour les Tribunaux administratifs, il est prévu une stabilité en 2005 et une très faible hausse en 2006 (de 1 an et 6 mois à 1 an, 6 mois et 15 jours). Pourtant, chacun sait que la croissance en 2005 du contentieux se situe au moins sur la pente des années antérieures (soit autour de 14%) tandis que l’effort de productivité des TA ne permet en règle générale qu’un gain de 8 % par an (donnée issue du rapport public pour 2005, p. 148), et encore ce dernier chiffre est-il particulièrement élevé et peu susceptible de se reproduire chaque année. On ne voit donc pas comment le gap entre ces deux taux pourrait se traduire autrement que par une augmentation de la durée moyenne de jugement et cela dès 2005. Si la pérennité de ce blog est supérieure à un an, retrouvons nous pour la LF 2007, et nous constaterons ensemble que le délai moyen a été plus proche de 1 an et 7 mois ou peut être même un an et 8 mois.

 
 

2°) Des données ambigües.

 

Il y a de ce point de vue un mystère. Peut-être que je n’ai pas bien compris les chiffres, mais quand même. S’agissant du délai prévisible moyen de jugement pour le Conseil d’Etat, l’indicateur est donné « hors requêtes d’appel relatives aux arrêtés de reconduite à la frontière », dans la mesure où ce contentieux a été transféré aux Cours administratives d’appel à compter du 1er janvier 2005. Mais d’un autre côté, s’agissant des Cours, ce contentieux supplémentaire ne paraît nullement avoir été provisionné puisque leur délai moyen de jugement est annoncé comme en baisse (de 1 an 9 mois et 6 jours en 2004 à 1 an et 6 mois en 2005). Pourtant, si l’on en croit le rapport public 2005 du Conseil d’Etat, le nombre de dossiers de reconduite à la frontière a été de 2500 en 2004 (p. 18). C’est donc une masse au moins de cet ordre qui a été transférée au Cours. Comme de leur côté, ces Cours jugent, toutes ensembles, 20.000 affaires par an, il en résulte que ce sont 12 % d’activité supplémentaire qui leurs sont transférées. (ajoutons de surcroît que d’après les déclarations du responsable du SJA, il semble que le nombre de requête d’appel soit de 2400 et non de 2000 : http://www.sja-juradm.org/article.php3?id_article=192).

 

Ainsi, pour ramener leur délai moyen prévisible de jugement de 1 an 9 mois et 6 jours en 2004 à 1 an et 6 mois en 2005 (soit de 21 mois à 18 mois, soit encore une baisse d’environ 14 %) il va leur falloir miser sur une baisse très significative des autres entrées (alors que la réforme de l’appel a déjà produit tous ses effets en 2003), une augmentation des capacités de jugement (alors que l’effet création de Cours et contrats d’objectif ne pourra plus jouer le même rôle que les années antérieures) et enfin une « non-augmentation » du taux d’appel des reconduites à la frontière. Voilà beaucoup de facteurs d’incertitudes que l’indicateur LOLF ne prend nullement en considération.

 

3°) Des données manquantes

 

Encore faut-il souligner que ces donnes moyennes en terme de durée de jugement concernent la masse de toute les requêtes (en données nettes des séries). Elles ne donnent dès lors qu’une vision terriblement tronquée de la situation réelle. En effet, elles ne tiennent pas compte du fait que les affaires jugées par ordonnance (irrecevabilités et autres) ou celles jugées en référé connaissent un traitement notablement accéléré. Ainsi, dans le délai moyen il y a deux réalités : les requêtes jugées « vite », pour être rejetées de manière simplifiée (ordonnances) ou parce qu’il y a une réelle urgence (référé) et les requêtes « normales », le bon vieux REP introduit au fond, ou la demande indemnitaire. Si l’on se réfère de nouveau à l’intervention du Président du SJA on peut évaluer à 60 % les affaires qui bénéficient de ce tour accéléré. Dès lors les 40 % restant sont mécaniquement jugées dans des délais plus longs. Si on admet un délai moyen de jugement de 6 mois pour les ordonnances et les référés (donnée purement approximative, mais sans doute au dessus de la réalité) alors, cela signifie que les autres requêtes sont jugées dans un délai moyen de près de trois ans !!!. je suis prêt à assumer tous les biais mathématiques de mon analyse, mais elle montre une chose, c’est que l’indicateur du délai moyen de jugement des affaires par catégories (ordonnances, juge unique, formation collégiale) doit impérativement être donné, pour permettre d’avoir une vue de la situation qui ait une signification véritable.

 

4°) L’aveu de la violation massive du « droit au jugement dans un délai raisonnable ».

 

Si on lit bien tous les indicateurs, force est de constater que 28% des affaires en stock dans les TA seront jugées en plus de deux ans, qu’encore 35 % seront jugées en plus de deux ans par les Cours. Autrement dit, nous flirtons avec le « délai raisonnable de jugement » et sans vouloir faire de nouveaux calculs compliqués, je suis tout près de penser que les évaluations que je donnais dans mon article paru à l’AJDA l’année dernière (L’arrêt qui valait un milliard d’euros, sur le coût du retard à juger devant les juridictions administratives, AJDA 2004, p. 2143) soit 35000 dossiers devant les TA et 10.000 devant les Cours « en délai dépassé » n’est guère surestimé.

 

Autrement dit, ces indicateurs font l’aveu que, de manière massive, les juridictions administratives françaises ne respecteront pas le droit au jugement dans un délai raisonnable et donc, si on me permet ce raccourci, le droit au procès équitable.

 

Autrement dit encore, en adoptant la loi de finances, sur la foi de ces objectifs, le Législateur va lui-même décider de violer ces droits, constitutionnellement et conventionnellement reconnus.

 

Je suis prête à parier que saisi de la Loi de Finances, le Conseil constitutionnel, soit sur un moyen contenu dans la saisine, soit d’office, ne censurera pas cette situation.

 

Et je constate aussi que le coût du retard à juger, le coût de la non-justice, ne fait l’objet d’aucun indicateur…

 

Sous l’Ancien Régime, les droits des individus pouvaient être écartés par la Raison d’Etat. Aujourd’hui, les droits fondamentaux le sont par la Raison budgétaire. Quelque chose de changé ?

Commentaires

J'espère bien que ce blog continuera plus d'un an ! Car c'est un vrai plaisir de le lire.
Sur le fond, je suis entièrement d'accord même si un dénommé R D de SM avait pu incidemment contester dans un entretien à l'AJDA le coût de l'arrêt Magiera. Ce n'est pas un hasard si le décret du 28 juillet 2005 confie en lamatière une compétence de premier et dernier ressort au CE. Il veut garder la main sur la question...

Ecrit par : fm | 26.10.2005

Ce n'est certes pas un hasard. Même si j'ai tendance à croire que c'est davantage l'obligation de ministère d'avocats aux Conseils qui était l'enjeu véritable: 3000 € d'honoraires pour gagner 3000 € d'indemnités et le risque queles frais irrépétibles ne soient pas à la hauteur. Voilà qui vaut toutes les commissions d'admission des pourvois...

Ecrit par : Frédéric Rolin | 27.10.2005

Convaincant comme argumentation, surtout qu'on apprend dans la dernière LJA
http://www.conseil-etat.fr/ce/actual/pdf/lettre_ja_n9.pdf
que suite au transfert des appels des jugements des APRF, les CAA ont enregistré 2400 appels entre le 1er janvier et le 30 juin 2005 soit presque autant que devant le CE pour toute l'année 2004 (2600). L'explication de cette augmentation est d'ailleurs davantage à rechercher du côté des pratiques administratifs "d'abattage" et de l'assignation par le ministre de l'Intérieur aux forces de l'ordre de l'objectif des 25000 APRF fin 2005 que d'une plus grande proximité des CAA du justiciable par rapport au CE (+86% du nombre de jugements d'APRF au premier semestre 2005; + 23% de l'augmentation du taux d'appel).
Sur cette question voir aussi les derniers projets évoqués par le SJA auditionné par Mariani (passage en juge unique du contentieux des refus de séjour, projet de délocalisation des audiences comme pour le juge du 35bis à Coquelles ou Roissy, audio-conférences comme pour les tribunaux d'Outre mer, etc.)
http://www.sja-juradm.org/article.php3?id_article=192

Mais, à propos de la LOLF, quelle est l'incidence de la sortie des JA de la mission "justice" et la création de la mission « conseil et contrôle de l’Etat » (voir brève AJDA du 15/09/2005)?

"Dans son rapport d’information sur la mise en œuvre de la LOLF dans la justice judiciaire (doc. Sénat, n° 478), le sénateur Roland du Luart, au nom de la commission des finances critique le fait que les crédits affectés aux juridictions administratives ne figurent plus dans la mission justice. Cette décision « brouille sensiblement le message de la LOLF (loi organique relative aux lois de finances), en suscitant des interrogations légitimes de la part des juridictions judiciaires », estime le rapport"

Ecrit par : Slama Serge | 09.11.2005

Les chiffres sont bien en deça de la réalité : plus de CINQ années pour obtenir un jugement au fond au TA de Paris en matière fiscale !

Ecrit par : xpg | 29.11.2005

Bonjour, je suis actuellement étudiant en 3ème cycle de droit public généra (DEA).
Mon sujet de mémoire porte sur le droit au délai raisonnable de jugement en droit administratif.
Je recherche des articles ou thèses ayant un rapport avec ce sujet.
Ma bibliographie est assez importante sur le développement de la jurisprudence Darmont et de l'arrêt Magiera mais demeure insuffisante sur les remèdes techniques et matériels afin de réduire la durée de l'instance.
Merci.

Ecrit par : Jonathan | 12.02.2006

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