27.09.2005

Ne pas saisir le Conseil constitutionnel : faux débats et vraies questions

 

 

 

 

 

Le Garde des Sceaux a tenu hier, sur les antennes d’une radio publique, des propos que l’on peut en substance résumer ainsi : Je vais demander au Parlement de voter une loi dont je souhaite qu’elle puisse revêtir une portée rétroactive. Je sais que, intervenant en matière pénale, cette loi sera pour ce motif entachée d’inconstitutionnalité. Je demande donc aux parlementaires non seulement de voter cette loi mais encore de ne pas saisir le Conseil constitutionnel. Et je place les parlementaires de l’opposition devant leurs responsabilités : s’ils la défèrent néanmoins à la censure du Conseil constitutionnel ils porteront la responsabilité (au moins politique) des récidives d’agressions sexuelles que la loi vise à prévenir.

 

 

De prime abord, cette déclaration suscite un sentiment d’indignation univoque : comment accepter que celui qui représente la responsabilité politique essentielle en matière de justice avoue ainsi de manière aussi provocante qu’il va demander une violation de notre ordre constitutionnel, et accepter encore qu’il puisse ainsi faire retomber sur ceux qui saisiraient le juge constitutionnel une autre responsabilité.

 

 

Et pourtant, est-ce vraiment si choquant ? Le ministre de la justice n’a-t-il pas, ce faisant, simplement dit tout haut ce qui est une réalité de notre contrôle de constitutionnalité : notre droit positif est pavé de textes inconstitutionnels, tout simplement parce qu’il y a eu un consensus d’intérêts entre la majorité et l’opposition pour ne pas saisir le juge constitutionnel. Il suffit de se replonger dans la loi votée en hâte après les attentats du 11 septembre pour s’en convaincre.

 

 

Et cette réalité, elle même, n’est que la conséquence de la rédaction, même amendée, de notre constitution qui a institué un mode de saisine restreint et politique du Conseil constitutionnel : si un recours individuel était ouvert devant lui, ce type de propos ne seraient tout simplement pas envisageables.

 

 

Alors, plutôt que de se laisser parler cette réaction épidermique, peut-être faudrait-il se poser les vraies questions. Pourquoi est-ce que le ministre a « oublié » la Convention européenne des droits de l’homme, qui censurera tout aussi évidemment cette disposition, lorsqu’elle lui sera déférée ? Parce que la CEDH statue lentement ? Parce que sa saisine n’est pas un acte politique ?

 

 

Pourquoi est-ce que toutes les tentatives d’instaurer un recours individuel devant le Conseil constitutionnel ont échoué (en particulier le projet Badinter de 1988) ? Existe-t-il un consensus politique pour maintenir le citoyen en dehors du champ de la garantie constitutionnelle des droits ?

 

 

Et puis, plus près de la question de fond, pourquoi est-ce que le Parlement devrait voter des dispositions rétroactives ? Parce que le gouvernement a été incapable de lui proposer en temps et heure les mesure adéquates ? Parce que, au de là de l’effet cosmétique de telle ou telle mesure, il est incapable de mener une politique de fond ?

 

 

Ainsi, si ces déclarations du Garde des Sceaux sont aussi choquantes, c’est moins par leur teneur explicite mais parce qu’elles témoignent de l’existence d’un pacte implicite du politique pour limiter la garantie des droits constitutionnels, qui existe depuis fort longtemps mais qui est revitalisé régulièrement. Et l’on s’étonne ensuite du désintérêt des citoyens pour la chose publique, alors que dès que l’on sort des incantations et de la communication, on fait tout pour les en tenir à distance.

Trackbacks

le bracelet électronique : peine ou mesure de sureté ?

Comme il est désormais d'usage dans les démocraties d'opinion, le parlement s'apprête à légiférer à la lumière (l'ombre ?) de faits divers récents. L'assemblée nationale examinera au cours du mois d'octobre une proposition de loi relative au

Trackback par : Diner's room | 27.09.2005

Le mur du çon... situtionnel

Le mur du çon a donc été passé par notre garde des sceaux, Pascal Clément, qui, réagissant à chaud à la récidive de M. Trémeau, a dit, commentant son souhait que les délinquants sexuels puissent se voir obligés de porter

Trackback par : versac | 27.09.2005

Citations

La Loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu'en vertu d'une Loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée. (Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen du

Trackback par : Samizdjazz | 28.09.2005

Le prix de l'imbécillité juridique de la saison

Pascal Clément (dont je doute de plus en plus qu'il ait été un jour juriste, et dont il fait de moins en moins de doute qu'il n'a jamais été véritablement avocat) mérite bien le prix de l'imbécillité juridique de la saison.

Trackback par : Gagarine | 28.09.2005

Clément ose tout

En lisant le Libération de ce matin, je suis resté pantois.
L’article explique que le ministre de la justice Pascal Clément, garde des sceaux et ancien avocat, se propose de faire adopter une loi qui oblige les délinquants sexuels à porte...

Trackback par : Bloghorrée | 28.09.2005

Commentaires

Vive l'article 8 DDHC!

Ecrit par : fb | 27.09.2005

cette affirmation peut être interprétée comme une invitation (inconsciente en l'espèce) pour les juges dits "ordinaires" de contrôler la consitutionnalité - conventionnalité d'une loi...chiche! inutile donc d'attendre un épuisement des voies de recours internes et une saisine de la Cour EDH...Quant aux propos en eux-mêmes de Clément et à leur dangerosité on peut noter également ceux de cette député UMP selon laquelle "les scandales humains sont infiniment plus graves que les scandales juridiques" (Libé du 28 septembre). Dans une perspective individuelle ou familiale, sans doute, à l'échelle de la société toute entière rien n'est moins sûr...beau populisme sur le dos du droit (qui n'a plus la côte depuis qu'il s'est invité dans les affaires publiques de l'Etat par la porte des juges d'instruction)

Ecrit par : cm | 29.09.2005

Une telle rétroactivité d'une loi pénale plus sévère ne contrevient-elle pas en outre au principe de non-rétroactivité des lois pénales de fond du Code pénal (article R. 112-1 il me semble) ?

Cette requête de la part d'un ministre de la Justice me laisse perplexe...

Ecrit par : Guillaume | 29.09.2005

Les commentaires sont fermés.