26.09.2005
Etudiants en droit, le niveau baisse-t-il ?
Le niveau baisse, le niveau monte… Chacun s’est suffisamment exprimé sur le sujet pour qu’il ne soit pas question d’y revenir ici en assénant quelques vérités toutes faites. Aussi, c’est en m’appuyant sur quelques années d’expérience d’enseignement en première année de DEUG de droit (chacun aura reconnu ce qu’il est désormais convenu d’appeler L1), ainsi que de présidence du jury de cette même année, que je voudrais fournir quelques éléments, les uns objectifs, à l’échelon de l’échantillon, les autres plus subjectifs.
Premier constat. Sur 303 étudiants inscrits en DEUG droit première année à l’Université d’Evry l’an passé, 141 ont été admis en 2e année dont 14 en passage conditionnel, ce qui constitue un taux de réussite de 46,5 %, quelque peu supérieur à la moyenne nationale. Ce taux de réussite a sensiblement augmenté au cours des dernières années, puisque il y a cinq ans, il ne dépassait pas 40 % et s’établissait plutôt à 35% en règle générale, alors que depuis cette date il n’a jamais été inférieur à 42% avec des pointes à plus de 50%.
Qu’est ce qui a justifié cette évolution ? Elle est le résultat de trois facteurs.
- d’abord, les dispositifs d’encadrement méthodologiques ont été très renforcés avec un TD obligatoire annuel de méthode (droit public/droit privé) , les résultats ne sont pas quantifiables, mais l’inflexion des résultats est chronologiquement corrélée à l’organisation de ces enseignements.
- ensuite, les « passages conditionnels » (qui deviendront la règle avec le LMD) ont été encouragés par le jury, sachant qu’une enquête sur le suivi des étudiants admis de la sorte montre qu’ils réussissent presque aussi bien que les étudiants admis avec une moyenne supérieure à 10/20.
-enfin, dans la matière que j’enseigne à tout le moins, j’ai adapté un certain nombre d’exigences au public lycéen, tel qu’il existe aujourd’hui ce qui a « dopé » les résultats (j’y reviendrai en détail plus bas).
Deuxième constat : à l’issue la session de septembre, le nombre d’étudiants ajournés, qui se sont présentés à toutes les épreuves qu’ils devaient repasser est très faible. L’essentiel du taux d’échec provient donc de « défaillants », soit totalement (pour les 2/3 environ), soit partiellement. Ce public des défaillants est très difficile à cerner. Il y a de toute évidence nombre d’étudiants qui se sont purement et simplement découragés, soit pour absence d’intérêt pour la matière, soit pour manque de résultats (c’est souvent lié) soit pour des raisons extérieures, personnelles, familiales ou sociales. Mais, ce qui frappe surtout c’est que ce taux de défaillance ne se réduit que très peu d’année en année. Ce qui signifie que le gain de réussite se fait sur les étudiants « assidus », mais n’arrive pas à mordre sur les étudiants périphériques qui ne parviennent pas à s’insérer dans le système. C’est la sa principale limite et je confesse ne pas trouver, en tous les cas à mon échelon, de solution pour tenter d’y remédier.
Troisième constat : l’amélioration du taux de réussite en première année ne conduit pas à un plus fort taux d’échec en deuxième année. Ce qui signifie que les étudiants admis dans le cadre d’un système plus compréhensif s’insèrent finalement dans le niveau supérieur, ce qui laisse à penser que ce sont des étudiants qui ont eu un temps d’adaptation plus long à l’Université mais qui présentaient néanmoins les compétences requises pour réussir.
L’ensemble de ces constats laisse apparaître que des méthodes volontaristes permettent de réduire le taux d’échec, même si ces méthodes sont limitées pour mordre sur la « frange dure ». Il reste donc à se poser la question de savoir en quoi consistent ces méthodes, et si elles font « baisser le niveau », comme on l’entend parfois dire.
Pour ma part, j’ai constaté que le droit constitutionnel, que j’enseigne, était une préoccupation de plus en plus éloignée des étudiants. Alors qu’à Paris II, il y a quelques années, le droit constitutionnel rattrapait le droit civil, à Evry, aujourd’hui, c’est clairement le contraire. M’interrogeant sur le pourquoi de cette situation, je me suis rendu compte que les étudiants qui intégraient une première année de droit se trouvaient confrontés, plus qu’avant sans doute, à un triple choc.
Choc du passage à l’université, avec des méthodes de travail plus libres qui supposent de trouver ses marques.
Choc de la matière juridique, entièrement nouvelle, et peut-être plus nouvelle encore aujourd’hui qu’avant, car la dépolitisation générale a enlevé beaucoup des connaissances générales, en droit constitutionnel notamment, qui existaient dans les générations antérieures.
Choc enfin des techniques de vérification des connaissances. C’est peut-être le plus sérieux. Il faut le dire, aujourd’hui, un bachelier, même dans les séries générales, peut échapper presque totalement à la dissertation ou au commentaire « brut » d’un texte.
Voilà donc des étudiants qui doivent apprendre dans des conditions nouvelles, des matières nouvelles, et selon des méthodes d’examen pratiquement inédites pour eux. Cela fait beaucoup ! C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de renoncer, en examen, à donner des sujets de dissertation, pour m’orienter exclusivement sur des commentaires très directifs, avec des questions fermées, aussi bien de vocabulaire que de compréhension du texte. Et les résultats sont frappants : le nombre de notes à 10 ou plus a pratiquement doublé par rapport aux années antérieures.
La question qui peut se poser, évidemment, est celle de savoir si, en faisant de la sorte, je galvaude le diplôme à la délivrance duquel je participe. Certains de mes collègues en sont convaincus, que ce soit au sein de l’université ou en dehors. Ou plus exactement, ils sont dubitatifs. Je reste pour ma part persuadé qu’en tant qu’enseignants des premières années de Faculté de droit, nous devons nous adapter au « nouveau lycée », aux méthodes différentes du passé (quoi qu’on pense par ailleurs de cette évolution). Et l’un des constats que je faisais plus haut, à savoir que les taux de réussite dans les années supérieures n’avaient pas chuté malgré le plus grand nombre d’étudiants admis me conforte dans cette analyse. Je crois que le niveau des étudiants n’a pas baissé, mais qu’en revanche le temps de leur adaptation à l’Université est plus long. Il faut donc que les enseignements et les méthodes d’examens concourent à cette évolution.
Voilà les quelques observations que je souhaitais faire en ces temps de rentrée universitaire, et je serais très heureux si mes collègues lecteurs de ces pages, ou des étudiants, me faisaient part de leurs sentiments par rapport à cette démarche.
17:49 Publié dans enseignement du droit | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note





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Le niveau des étudiants en Droit vu par le professeur Frédéric Rolin
Impossible de ne pas signaler le billet du professeur Frédéric Rolin : "Etudiants en droit, le niveau baisse-t-il ?", qui sintéresse spécialement au niveau des étudiants de première année (L1).
Au-delà du bilan quil dresse (et qui nest dailleurs...
Trackback par : Droit en Enfer | 26.09.2005
Commentaires
Bonjour,
J'ai enseigné (en travaux dirigés) un certain nombre d'années en première année de DEUG de droit, et je partage votre constat, sauf quelques réserves.
Tout d'abord, j'ai observé (ainsi qu'un certain nombre de mes collègues), que le niveau en langue française de mes étudiants avait significativement chuté il y a quatre ou cinq ans à peu près. Cette baisse m'a été confirmée dans un autre milieu (celui des formations courtes professionalisantes). Il m'avait été du reste annoncé (trois ans en avance) par un professeur de lycée. Il correspondait mécaniquement à une réforme des enseignements de lettres au lycée.
Naturellement, dans le domaine des sciences juridiques, la maîtrise de la langue (de la sienne et de celle que l'on peut lire) est décisive. Aussi, l'effort d'adaptation que vous décrivez m'apparaît aujourd'hui résulter des évolutions introduites dans l'enseignement secondaire.
Je demeure cependant circonspect sur le choix que vous avez fait. Je me suis refusé, pour ma part, à modifier les exigences que l'on pouvait former (au contraire), persuadé que l'effort d'adaptation devait être mesuré au regard d'exigences traditionnelles. Le droit est une science traditionnnelle, qui exige un langage classique, et la compréhension de ce langage classique. Je regrette du reste que les cours de rhétorique aient disparus de l'enseignement secondaire (du moins, sous la forme pratique qu'on leur connaissait jusqu'au vingtième siècle).
Il est vrai que le classicisme du droit traduit également une culture que l'on peut dire bourgeoise (mais peut-être pas aristocratique). A ce titre, la théorie critique peut faire valoir que la sélection par la langue s'opère selon des critères de culture plus que de compétence. Je partage cette conclusion, mais seulement partiellement.
Il me semble en effet que la sélection des étudiants s'opère effectivement sur des critères culturels (ou socio-économiques), mais que cette sélection est devenue furtive. En réduisant les exigences formalisées en ce domaine, on les laisse propérer dans le domaine de l'informel.
Autrement dit, si l'on ne dit pas aux étudiants (et que l'on n'exige pas d'eux) que la langue doit être convenablement maîtrisée, on laisse agir les déterminsimes sociaux : ceux qui vivent dans un milieu aisé (ou culturellement favorisé) s'adaptent sans consigne à la langue juridique dont ils perçoivent la spécificité. Les autres, qui l'ignorent, lui demeurent étrangers et échouent.
Empiriquement, j'ai ainsi constaté que l'expression claire (et parfois brutale) de ces exigences était plus efficace de ce point de vue que les concessions faites à l'évolution des étudiants.
Pour autant, je suis très favorable aux ensignements méthodologiques généraux que vous avez mis en place. J'en avais rêvé, pour ma part, avec le vague sentiment, toutefois, qu'ils étaient destinés à pallier l'incurie de l'enseignement secondaire.
Ecrit par : jules | 26.09.2005
Article très intéressant !
Tout comme le commentaire juste au-dessus du mien.
Si j'avais été votre étudiant, j'aurais préféré aussi ne pas nécessairement avoir une dissert'.
N'y-a-t-il qu'en France que la dissert' a cette place tellement importante dans le système scolaire ? Je ne sais pas. Si vous pouviez m'éclairer...
A bientôt !
Ecrit par : david | 27.09.2005
Je pense effectivement que la dissertation classique est une spécificité française, aussi bien dans ces modes d'énoncés que dans l'académisme de son traitement. ceci étant dit, il ne faut pas sous-estimer le fait que souvent un académisme en vaut un autre.
je pense que l'exercice de type dissertation est indéniablement utile mais que le faire pratiquer en première année, en l'état de la maîtrise par les étudianrs des différents instruments nécessaires à cette fin est prématuré.
j'ajouterais, comme complément au premier commentaire, qu'il faut faire attention à ce qu'on entend par réussir/échouer. Si on considère que des études de droit ne sont réussies que si elles sont sanctionnées par un diplôme bac +5, on se trompe à mon avis gravement : un étudiant qui, venant d'une filière de type STT obtient une licence qui lui permettra d'exercer une fonction de type paralegal ou équivalent aura a mon sens réussi, et pour ce type de public, la dissertation me paraît véritablement peu appropriée.
Ecrit par : Frédéric Rolin | 27.09.2005
De toute façon, pour quel type de profession la dissertation juridique est-elle appropriée ? Si ce n'est pour être enseignant ? Le cas pratique est à mon sens l'exercice le plus approprié pour un juriste.
Ecrit par : david | 27.09.2005
Je vous concède que l'on ne peut juger de la réusssite de tous de ceux qui s'inscrivent en première année de droit sur des critères strictement académiques.
Au risque de forcer le trait, cependant, je crois qu'on peut dire que le passage d'un étudiant de STT dans une années supérieure constitue en droit une sorte de miracle - les étudiants issus de capacité me semblent plus conscients des difficultés et peut-être, plus motivés. Je tiens cependant que la faute en revient au lycée qui laisse accroire à certains élèves qu'ils peuvent se reposer sur un baccalauréat général pour suivre des études universitaires.
Le type de public que vous désignez est issu de filières (administrativement) générales qui ont servi pour l'essentiel à assurer une sélection par le bas. Ils proviennent pour une part importante de milieux populaires, ou que l'on dit aujourd'hui défavorisés. D'où mon regret de vérifier aujourd'hui, plus qu'il y a trente ans encore, qu'un certain déterminisme social est à l'oeuvre, discret et maquillé de discours égalitaires.
Le droit est historiquement (ainsi que la médecine) une discipline socialement sélective, mais on aurait pu attendre de la massification de l'enseignement supérieure que cette réalité s'estompe ; ce qui ne me semble pas être le cas. L'université fait ce qu'elle peut, il est vrai... Et elle fait beaucoup.
Ecrit par : jules | 27.09.2005
Ce que l'Université ne fait pas pour vous, Capavocat le fera !
Il vous suffira de débourser 2000 euros, c'est tout...
There is something rotten in the kingdom of Denmark...
Ecrit par : david | 27.09.2005
je ne suis pas réfractaire au fait d'être confrontée à de nouveaux types d'exercices juridiques, et il est vrai qu'être doué en dissertation ne présume pas de la qualité de bon juriste.. Toutefois à partir du moment où c'est un exercice incontournable en droit, je trouve - en tout cas d'un point de vue strictement pragmatique, ce qui n'est pas négligeable - qu'il est préférable de s'y essayer dès la première année.
Personnellement, c'est en m'y frottant plusieurs fois en 1ère année que j'ai pu acquérir une certaine aisance dès la deuxième année, et m'intéresser davantage à l'analyse qu'à la forme. De plus, cette acquisition de méthode constitue un tremplin vers le commentaire - exercice également incontournable -
Lorsque j'ai changé d'université (laquelle pratique vraisemblablement moins ces types d'exercice, mais davantage des exams du type questions fermées (QCM) et ouvertes) j'ai pu constater le retard des étudiants, et je trouve que ce n'est pas un service à leur rendre.
(J'ajouterai pour ce qui est des examens sous forme de questions, que cela n'engage pas à une réflexion du cours, mais plutôt à un banal recrachage de celui-ci.)
Néanmoins comme je l'ai dit plus haut, cela ne doit pas être un obstacle à des propositions d'exercices diversifiés.
Ecrit par : apprentie | 27.09.2005
Je note un certain conservatisme dans les réactions à ce billet qui, à la vérité, ne me surprend qu'à moitié. Je crois qu'effectivement les études de droit continuent d'agir comme un marqueur intellectuel et social et que tout ce qui concourt à réduire l'écart qui les sépare des autres disciplines universitaires est généralement perçu comme une atteinte à cette situation. Il me faut toutefois préciser que le sens de mon propos n'est nullement de suggérer l'abandon des exercices académiques traditionnels, d'ailleurs les TD obligatoires de méthodologie qi ont été institués visent à en favoriser l'apprentissage) mais à prolonger le temps d'adaptation. Si on m'autorise une métaphore sportive, je suis persuadé qu'un sauteur en hauteur qui débute son concours avec une barre qu'il franchit aisément, aura plus de facilité à progresser que celui qui se trouve immédiatement confronté à ses limites, et que le premier, finalement, ira sans doute plus haut que le second, même si cela lui prend plus de temps.
Ecrit par : Frédéric Rolin | 28.09.2005
Je me sens - en partie - visé par votre dernier propos sur le conservatisme (qui n'est pas toujours connoté positivement, il s'en faut de beaucoup).
Vous concédez que les études de droit sont encore marquées par une certaine sélection sociale et suggérez que la réforme des exercices peut l'aplanir.
J'émets des réserves sur ce point en avançant que l'adaptation des exercices aux étudiants n'aura pour effet que de repousser la sélection dans des domaines qui ne s'enseignent pas et favorisera ainsi cette même sélection sociale que nous regrettons. Je ne suis pas certain que cela me qualifie pour un brevet de conservatisme, mais c'est à voir.
Vous dites par ailleurs que l'objectif est de prolonger le temps d'adaptation. Pragmatiquement, si l'effet d'un tel prolongement devait aboutir à une évolution de la situation actuelle, j'y souscrirais. Je crains cependant que cet effort d'adaptation joue comme un voile devant des exigences qui perdurent - mais peut-être ne faut-il voir là que l'illustration d'un tempérament sceptique. Je suis tout à fait prêt à modifier mon opinion si les résultats devaient faire apparaître une évolution sociologique de la population au niveau des troisièmes cycles.
J'estime du reste qu'une des vertus de la discipline juridique est de favoriser une attention au verbe, un souci de la précision, de la rigueur, somme toute une prise sur le monde qui mérite d'être préservée ; les autres disciplines universitaires semblant, à cet égard, s'adonner parfois au compromis... Et sinon les disciplines elles-mêmes, du moins leur enseignement.
Ecrit par : jules | 28.09.2005
Pour répondre à F. Rolin sur la question des étudiants défaillants (dont le nombre paraît constant), le point de vue d'un maître de conférences: parmi les étudiants qui quittent la faculté de droit à la fin d'une année il y a bien sûr tous ceux qui n'éprouvent aucun intérêt particulier pour la matière voire une véritable aversion; mais ils ne forment pas selon moi l'essentiel des défaillants. Pour la plupart l'absence d'un interlocuteur universitaire (et non simplement "administratif") au cours de leur passage à la Faculté ne les encourage pas à poursuivre en l'absence de réponses déterminantes pour eux: quelles matières choisir, comment s'orienter, quel est l'objet du cours, etc.? Les enseignants sont débordés par le nombre (400 dans chaque groupe de L1 à Montpellier) et les chargés de TD confrontés à des horaires courts (1h30) et intenses tout à la fois. Il faudrait donc sans doute modifier le rapport entre l'enseignant et les étudiants (en prévoyant par exemple une ou deux séances introductives au cours desquelles il pourrait répondre aux différentes questions ou bien un "bureau" qui serait occupé par roulement par différents enseignants qui pourraient répondre aux étudiants tout au long de l'année).
Enfin une réflexion personnelle: les étudiants qui arrivent aujourd'hui à la faculté connaissent parfaitement les exigences du marché du travail et envisagent de moins en moins leur cursus universitaire comme un modèle d'apprentissage et de réflexion mais comme un parcours d'obstacles à surmonter pour disposer d'un titre et chercher un emploi. La réforme dite "LMD" encourage d'ailleurs cette logique car les semestres sont courts (exemple: du 12 septembre au 25 novemebre pour cette année!), laissent peu de temps à l'approfondissement des matières, et favorisent une vision purement arithmétique (combien d'unités capitalisées?). Cette logique conduit nécessairement un certain nombre d'entre eux à s'orienter vers d'autres voies en cas d'échec.
PS: l'Université devrait d'ailleurs s'interroger très profondément à ce sujet: concurrencée par les cycles plus courts (qui offrent des profils moins qualifiés mais plus recherchés par les entreprises) et les "grandes écoles" dont le titre est recherché "en soi", les universités doivent maintenir dans la mesure du possible ce qui fai(sai)t leur spécificité: un apprentissage lent, du général vers le particulier, avec un mode de pensée et d'analyse spécifique (et donc, rare), formant ainsi d'authentiques juristes et non des "conseils", "credit-manager", ou autres "business senior" qui sont recrutés presque exclusivement auprès des grandes écoles et beaucoup plus rarement au sein des facultés de droit (à quelques exceptions parisiennes près...)
Ecrit par : cm | 29.09.2005
Les commentaires me semblent très intéressants (tout comme le billet de M. Rolin), et particulièrement sur un point : l'inadéquation du niveau de langue requis pour faire des études de droit avec celui des classes moins favorisées de la population.
Existerait-il une corrélation entre expression/compréhension de la langue française et le milieu socioculturel qui empêcherait factuellement aux étudiants en droit issus de familles modestes d'être à égalité sur un plan purement formel avec leurs pairs plus favorisés ?
La question mérite d'être posée car induit une réflexion sur le rôle "égalitaire" de l'éducation. Pour ma part, il est aberrant de penser que les familles aisées (pour ne pas dire "bourgeoises") sont les plus à même de fournir un capital culturel.
Pour cette affirmation je ne puis me fonder sur aucune statistique, mais sur ma situation personnelle (je n'ai nullement la prétention d'en dégager une règle générale -- ce serait d'ailleurs contrevenir à mon esprit d'apprenti juriste -- mais peut peut-être permettre de démontrer que milieu familial aisé et études de droit ne sont pas systématiquement liées). Je suis issu d'une famille très modeste (mes parents n'ont aucun diplôme et ont arrêté les études en 5ème, mon père a énormément de difficultés pour parler, lire et écrire, le reléguant à un emploi d'agent d'entretien) et ai suivi ma scolarité normalement. Mon niveau de français (comme d'ailleurs les autres domaines) était très bon à l'école primaire, mais également au collège (classé ZEP et où la qualité de l'enseignement était remarquable). Au lycée, mes origines sociales ont commencé à prendre toute leur importance, de manière négative toutefois, et j'étais ainsi souvent raillé pour mes origines (hérésie dans ce lycée général qui a une bonne réputation) alors que mes résultats étaient corrects (j'ai obtenu mon baccalauréat avec mention, grâce notamment à deux dix-neuf en mathématiques et pour ma dissertation en sciences économiques et sociales, exercice que j'affectionne particulièrement et que je n'aimerai pas voir se réduire à peau de chagrin). Au vu de ces résultats (prière de ne pas considérer mes dires pour une démonstration plus ou moins malhabile de prétendues capacités, je ne tire aucun plaisir à vous narrer mon histoire, je souhaite juste vous éclairer sur ma situation qui, je l'espère, est loin d'être isolée), je me suis dirigé vers une faculté de droit car ce domaine m'intriguait de la même manière qu'il m'attirait. Je suis actuellement en L3 et mes deux précédentes années se sont déroulées sans encombre (j'ai d'ailleurs eu une félicitation orale pour un commentaire d'arrêt et ai raté de quelques dixièmes de points la place de major de la promotion, sans avoir cependant la prétention d'y parvenir).
Tout ceci pour exprimer mon attitude circonspecte face à la prétendue difficulté de la dissertation qui me paraît plus abordable de prime abord que le commentaire d'arrêt pour les étudiants de première année, et constituer un excellent exercice de réflexion.
Mon manque de recul apparaît certes flagrant, mais je puis espérer ne pas me tromper sur mon intérêt pour ce merveilleux domaine qu'est le droit. A tel point que j'adorerais me tourner vers la recherche, et ne pas me fier à ma position sociale "précaire" en ne cherchant pas à m'intégrer le plus rapidement sur le marché du travail. Mon but premier n'est pas la recherche d'une situation sociale que je n'ai pas connue, mais l'épanouissement et peut-être l'enseignement...
J'espère que mon commentaire sera lu par celles et ceux qui vivent dans une situation semblable et qui doutent dans leur choix (quoique je ne sois pas assuré sur le mien, sed alea jacta est ;).
Bonne continuation.
Ecrit par : Guillaume | 29.09.2005
pour répondre à Guillaume: d'expérience les étudiants qui obtiennent de bons résultats sont également ceux dont la maîtrise de la langue leur permet de tenir un raisonnement solide, les deux éléments étant étroitement liés (voir par exemple les travaux de G. Debord, de M. Foucault ou de R. Barthes). l'apprentissage de la langue et sa maîtrise heureusement ne dépendent pas exclusivement du milieu social (même si l'on doit en tenir compte) mais aussi d'une certaine "curiosité intellectuelle" qui fait d'ailleurs cruellement défaut aujourd'hui à nombre d'étudiants (et parfois d'enseignants...).
Quant à la question de la dissertation elle me semble un exercice stimulant car elle n'est pas régie uniquement par les règles strictes du commentaire d'arrêt ou de texte, mais autorise également une réflexion plus générale.
bonne continuation (dans la recherche?)
Ecrit par : cm | 29.09.2005
Je suis entièrement d'accord avec vous sur ces deux points. Je me souviens encore avec émotion de ma curiosité d'enfant, qui s'estompa moyennement durant l'adolescence (du moins le pensais-je) mais qui est réapparue avec le droit (surtout le droit administratif et le droit pénal).
Je n'arrive malheureusement pas à comprendre le(s) mécanisme(s) qui empêche(nt) dès leur plus jeune âge les élèves d'acquérir une expression correcte et un intérêt pour le monde qui les entoure. Mais comment expliquer dans ce cas le fait que certain(e)s parviennent (fort heureusement) à échapper à ce processus ?
C'est à en devenir presque coupable envers sa famille...
"bonne continuation (dans la recherche?)"
Merci, vous aussi ! (J'aimerais faire un M2 de droit pénal ou droit administratif -- si mes capacités me le permettent -- orienté "recherche", c'est-à-dire un ex-DEA afin de parvenir au doctorat, mais peut-être n'est-ce qu'une utopie...)
Bien à vous,
Guillaume L.
Ecrit par : Guillaume | 29.09.2005
Je voudrais apporter une précision à : "Je n'arrive malheureusement pas à comprendre le(s) mécanisme(s) qui empêche(nt) dès leur plus jeune âge les élèves d'acquérir une expression correcte et un intérêt pour le monde qui les entoure."
Je parlais des élèves issus d'un milieu social modeste ou défavorisé bien entendu.
Ecrit par : Guillaume | 29.09.2005
Point de vue d'un praticien du droit qui pense qu'il n'y a jamais eu et n'y aura jamais de divorce entre la Faculté et le Palais :
La dissertation est utilisée dans la pratique du droit, et tous les jours. Plus que le cas pratique.
Le cas pratique, c'est le courrier adressé au client qui vient de nous confier un dossier et nous a communiqué ses pièces, que nous avons pris le temps d'analyser. Il faut lui expliquer sa situation juridique en ne retenant que les faits pertinents, lui expliquer la règle de droit et comment elle est susceptible de s'appliquer à son cas. En conslusion, on lui propose la tactique qui nous apparaît la plus opportune, en lui exposant le cas échéant les autres branches de l'alternative. Et on joint notre facture d'honoraires.
La dissertation, ce sont les conclusions et les mémoires déposés devant les juridictions, et les décisions rendues par ces dernières. Certes, la méthode n'est pas rigoureusement la même, mais la qualité de la réflexion, la clarté de l'exposé et la finesse de l'analyse sont plus proches de celels exigées par cet exercice si scolaire mais si formateur.
La différence essentielle vient du fait que la problématique nous est imposée, de même que notre point de vue sur la question, et que le raisonnement repose sur du fait, qu'il faut mêmer au raisonnement, tandis que la dissertation est purement intelelctuelle.
Dans la bataille judiciaire, j'utilise bien plus ce que j'ai appris en dissertant ou en commentant des arrêts (discipline indispensable pour un avocat, quand un adversaire brandit un arrêt qui semble rédigé sur mesure pour vous faire débouter !)
Cet exercice doit être pris au sérieux par les étudiants. Maintenant, je conçois qu'en débarquant du lycée modèle "80% de bacheliers", ils ne soient pas prêts à cette épreuve. Adapter la première année (On dit L1, maintenant, comme en foot ?), pourquoi pas. Je ne mettrai pas mon nez dans les responsabilité des enseignants. Mais leur laisser le temps de s'adapter ne doit pas se faire au détriment de la maîtrise finale de cet exercice, qui est encore demandé dans bien des concours administratifs, l'ENM en tête.
Ecrit par : Eolas | 30.09.2005
Quelques remarques d'un enseignant du droit contitutionnel de L1 à Grenoble. Je dois avouer que je m'interroge sur la dramatisation du taux d'echec en L1. C'est peut-être un drame pour l'Etat et ses bilans coûts-avantages. Je suis moins sûr que cela le soit toujours pour les étudiants. Plus que jamais, l'étudiant est un consommateur et un zappeur. Il vit souvent l'arrivée à la fac comme une première expèrience et recherche une orientation. L'échec veut souvent dire réorientation vers une autre filière, un autre choix professionnel et ma foi, pourquoi ne pas leur laisser cette liberté. Le défaillant a souvent déjà changé de perspective en cours d'année. Pour être franc, j'ai eu un DEUG poussif et l'envie de changer d'air m'a frôlé. En tout cas, je suis hostile à une solution qui passerait par la sélection à l'entrée en L1.
Quant aux autres causes de l'échec déjà évoqués par d'autres, j'y ajouterais le nombre important des étudiants qui ont une activité salarié à mi-temps ou à plein-temps. La solution passe sûrement pas le développement des aides sociales mais l'impôt n'est pas à la mode. On pourrait également réflechir à l'organisation des études de droit. N'ont-elles pas été pensées en considération des fils et filles de bonnes familles? Quid de l'enseignement à distance? De l'usage étonnant qu'il peut être fait d'internet? On n'a pas exploré toutes les pistes en ce domaine. La réflexion doit aussi porter sur le principe de sacro-saint cours magistral. Je sais bien ce que lui doivent notre profession et notre ego, mais je me demande si cela a un sens de réunir 300 étudiants dans un amphi à 8h du matin pour délivrer la bonne parole depuis la chaire. A quand le prof devenu chargé de TD (de séminaire dira-t-on)?
Enfin sur les exercices demandées aux étudiants en droit constitutionnel, je me situe clairement dans le camps des conservateurs pointé par le professeur Rolin. La dissertation, comme le commentaire d'arrêt ou de document, me semblent être des techniques d'apprentissage du raisonnement juridique. A travers les contraintes d'une méthode et d'une structure, l'étudiant est obligé d'élaborer un "discours juridique" avec sa logique, sa construction et sa dimension argumentative. L'étudiant est en voie de maîtriser le raisonnement juridique lorsqu'il a compris le caractère artificiel de la dissertation. Il ne s'agit en définitive que de "jouer" avec le droit.
Ecrit par : Dupré de Boulois | 01.10.2005
Je suis très heureux du nombre et de la qualité des commentaires publiés sur cette note, qui montrent que le sujet est important et qu'il ouvre sur des problématiques diverses.
Si je devais en retenir deux enseignements, ce seraient les suivants :
Tout d'abord, conservatisme et progressisme sont sans doute des termes peu appropriés pour désigner les positions de chacun, car il semble qu'en fonction d'expériences indivuelles diverses, certaines personnes soient plus sensible à tel aspect (forme des exercices) que d'autres (formes des cours), et vice et versa.
Ensuite, on ne peut que constater, malgré tout, un fort attachement à la vieille dissertation, attachement que je persiste pour ma part à considérer comme excessif, du moins en première année.
Enfin, le débat sur l'élitisme des études de droit demeure une tendance significative des discours, ce qui laisse à apenser que ces études ne sont pas devenues des "études de sciences sociales comme les autres", et qu'elles conservent, à l'instar de la médecine, leur carcatère à part au sein des enseignements délivrés à l'Université.
Merci en tous les cas encore une fois pour tous ces riches commentaires.
Ecrit par : Frédéric Rolin | 03.10.2005
Bonjour à tous,
merci d'avoir mis en ligne un sujet aussi vaste que celui de la réussite en droit (je renvoie d'ailleurs à l'article de notre collègue Stéphane Guérard de Lille II sur le site du Figaro rubrique éducation). Sur les constats je suis entièrement d'accord, la maîtrise de la langue est la point essentiel pour réussir, comme je le dis aux étudiants, il faut lire pour réussir. Le droit est comme l'apprentissage d'une langue, plus vous lisez dans le texte plus vous vous familiarisez avec les formulations, expressions, vocabulaire....En ce qui concerne le droit consti précisément, il est vrai que nos étudiants manquent cruellement de connaissances de base, mais ces manques reflètent ceux de nos concitoyens qui sont des citoyens dés 18 ans et prennent donc part à la décision collective au même titre que nous, je reconnais le caractère angoissant d'un tel constat!!! Que faire pour y remédier: introduire un cours de civisme, de culture politique au lycée? Mais avec qui, avec un prof barbu du Snes (excusez la caricature) en histoire géo ou avec une prof de français en collier de perle attachée à la grandeur de la France....Délicat n'est-ce pas?
Quant au déterminisme social, je n'en suis pas convaincu, je maintiens qu'un étudiant arrivant à la fac (en provenance de filières différentes) peut réussir en fonction de ses motivations. Un étudiant brillant au lycée peut échouer chez nous pour cause de non intégration au système fac, moins scolaire..Un étudiant moyen au lycée peut se découvrir une passion pour une ou deux matières juridiques et s'y mettre à fond...J'ai connu plusieurs STTistes qui ont obtenu une licence!
Sur la dissertation, je reste (au risque d'apparaître conservateur, voire réac mais après tout n'est-ce pas l'étiquette que nous supportons tous!) un défenseur acharné de cette méthode qui nécessite une pratique régulière d'où l'importance de la méthodologie....Certes, la semestrialisation a condamné les étudiants à l'échec en semestre 1...(qu'il faudrait à mon avis supprimer au moins en L1).
Voilà, je retourne à ma thèse!
Amicalement
Xavier
Ecrit par : Xavier | 07.10.2005
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