17.09.2005

La salle du contentieux du Conseil d'Etat, un décryptage

Petite tentative d’analyse sémiologique de la salle du contentieux du Conseil d’Etat


Voilà un article que je méditais depuis longtemps, à la vérité depuis l’époque où, jeune fonctionnaire de petite catégorie, au Conseil d’Etat, j’assistais en qualité de secrétaire de sous-section (une sublime appellation qui fleure bon « Belle du Seigneur » et qui désigne l’équivalent d’un greffier de chambre) aux séances de jugement auxquelles concourait ladite sous-section. C’est là que j’ai appris beaucoup du droit administratif que je connais aujourd’hui, mais je m’y suis parfois aussi laissé aller à la rêverie :il est difficile de rester concentré durant deux heures de conclusions ininterrompues d’un commissaire du gouvernement, aussi captivant soit-il, lorsqu’il examine des contentieux de la notation des fonctionnaires, ou du permis de construire l’extension d’un garage dans une zone UH…

Cette rêverie m’a bien souvent conduit à méditer à l’aspect de cette salle et, progressivement, d’être frappé par des significations cachées qui circulaient dans toutes ses composantes, portes, tables, fauteuils, disposition… Oh, rien d’ésotérique à la vérité, mais des allusions au pouvoir, à la justice qui m’ont apparu au bout du compte une sorte d’ensemble cohérent.

Cet article, je crois que je l’ai déjà écrit, mentalement, il y a presque quinze ans, et depuis j’ai toujours cherché un support capable de l’accueillir. Cela avait failli se faire, à l’époque, dans la revue interne du Conseil d’Etat, mais mon départ vers les milieux universitaires avait mis fin à ce projet. Les revues juridiques traditionnelles ne paraissaient pas non plus parfaitement appropriées, pour ce qui est d’abord une fantaisie plus qu’un article sérieux. Et voilà donc qu’en y réfléchissant, je me suis dit que ces pages étaient, enfin, l’endroit idéal.

Quinze ans après, donc, je reprends le cours de ma méditation.

Pour que vous puissiez vous figurer cette salle du contentieux, voici le lien qui conduit à sa photographie, sur le site du Conseil d’Etat. Photographie de petite taille, il est vrai, et qui ne montre pas tous les éléments que je souhaite évoquer. Mais la recherche « google image » à laquelle je me suis livrée ne m’a pas permis de trouver mieux : http://www.conseil-etat.fr/ce/histoi/index_hp_vg06.shtml

I : Un peu d’histoire.

La salle du contentieux fait partie des ensembles qui ont été réaménagés au sein du Palais Royal, après que, sous la Commune, le Palais d’Orsay où le Conseil d’Etat avait siégé durant la période antérieure, avait été incendié. Il est à noter que la Palais Royal, lui-même avait également beaucoup souffert et nécessitait donc des travaux de restauration importants.

Ce qui est intéressant à noter de ce pont de vue, c’est que ces aménagements nouveaux datent de 1875, et qu’ils sont donc nécessairement l’expression symbolique de ce que le Conseil d’Etat, refondé par la loi de 1872 et échappant à ses origines napoléoniennes, voulait laisser paraître de lui-même. Si l’on compare cette salle à celles du palais de Justice achevées avant la fin du second Empire, on ne peut qu’être frappé par le decorum beaucoup plus modeste. Changement de style et manifestation d’une justice « bourgeoise », installée dans des lambris modestes, avec une cheminée et deux petites bibliothèques qui ne dépareraient pas dans un intérieur hausmannien. Voilà une image bien loin de celle de conseiller de l’Empereur, méditant un Code civil destiné à régir l’Europe subjuguée par le despote, bien loin également de la métaphore religieuse à laquelle avait été sensible l’architecture des Palais de justice du XIXe siècle. Ici, la seule trace qui demeure est cette allégorie de la Justice qui n’est pas d’une grande beauté et qui sert de trumeau à la cheminée située en dessous. On peut peut-être y ajouter la fresque représentant le Palais d’Orsay, qui occupe tout le mur gauche (en entrant) de la salle, et qui symbolise peut-être « la maison du Père » et la réminiscence du paradis perdu des temps impériaux.

Cette évolution vers un décor bourgeois, il faut le souligner, n’est pas le seul fait du Conseil d’Etat. Il suffit de comparer la salle de la chambre commerciale de la Cour de cassation (achevée avant 1870) et celle de la chambre criminelle, terminée également en 1875, pour en prendre la mesure. Ce n’est pourtant pas sur ces aspects stylistiques que nous souhaitons nous attarder, mais sur le « système sémiologique » qui désigne et organise le pouvoir au sein de la salle du contentieux.


II : La désignation du pouvoir


La salle du contentieux, plus que la quasi totalité des salles d’audiences que nous avons pu visiter (y compris au sein du Conseil d’Etat) organise une hiérarchisation des fonctions, qui a été en outre investie par le pratique du Conseil d’Etat, ces fameuses coutumes qui font de la structuration interne de cette juridiction l’équivalent d’un club anglais. Cette hiérarchisation des fonctions s’opère en particulier par la délimitation des espaces assignés à chaque personne à raison de la place qui lui est dévolue dans l’exercice de la fonction de juger.

- Le président de la formation de jugement :il est naturellement situé au centre du dispositif. Il bénéficie d’un bureau qui est complètement séparé des autres tables, et d’un fauteuil, dont les bras délimitent également l’espace. Ce fauteuil est le seul qui bénéficie, au sommet du dos, d’une moulure. Il est également situé sur un podium ou une estrade, situé en hauteur par rapport au sol de la salle.

- Les assesseurs du président. Dans la quasi totalité des formations de jugement le Président est doté « d’assesseurs », ou du moins de magistrats qui le secondent et qui occupent une place à part du reste de la formation de jugement (on y reviendra dans le point suivant), ceux-ci sont situés à sa gauche et à sa droite, ils sont également installés dans des fauteuils, mais, en revanche, leur plan de travail, séparé de celui du président d’un côté, est continu par rapport aux autres personnes assises à leur côté. La délimitation de leur espace donc moins affirmée.

- Les conseillers d’Etat et maîtres des requêtes : ils prennent place à la droite du Président, dans des fauteuils, mais soumis à un plan de travail continu des deux côtés (sauf pour le dernier naturellement, mais ce siège n’est jamais occupé en configuration normale)

- Les auditeurs : ils prennent place, en bas du podium, sur des chaises, et non plus des fauteuils, là encore dotés, sauf le premier d’entre eux privilégié pour cela, d’un espace de travail continu.

Cette délimitation de l’espace se poursuit pour les autres personnes présentes dans la salle d’audience :

- les avocats bénéficient d’un espace entièrement clos, qui s’ouvre par une petite porte, et où se trouvent deux séries de bancs (ce qui délimite encore moins que les chaises l’espace propre), et d’une sorte de pupitre continu, d’ailleurs assez mal pratique.

- le public, qui regroupe, il faut le souligner, aussi bien les avocats à la Cour que les justiciables et les simples visiteurs, est relégué sur des bancs sans dossier et sans espace de travail.

On le voit, depuis le fauteuil et la table isolée jusqu’au banc, sans plan de travail, la hiérarchisation des fonctions est assurée d’une manière minutieuse et systématique. Dans ce dispositif, cependant, il y a deux places originales.

- le commissaire du gouvernement, tout d’abord, placé en face du reste de la formation de jugement (soit à droite en entrant dans la salle, sur l’estrade) bénéficie, outre du fauteuil et du plan de travail continu, d’un petit pupitre posé sur ce plan, et qui lui confère une délimitation propre de l’espace qui désigne son magistère de la parole.

- le secrétaire de sous-section enfin, c’est à dire moi parmi d’autres à l’époque, qui dispose d’une table isolée, et d’une chaise, situé immédiatement en contrebas du président. Il est la seule personne dont l’espace est délimité d’une manière plus importante que ce que son rang exigerait. Mais il y a pour cela une explication : c’est que tout d’abord, en tant que fonctionnaire non-membre du Conseil d’Etat, le secrétaire de sous-section « n’existe pas » en ce sens qu’il n’exerce aucune fonction de jugement. Par ailleurs, il tire la justification de sa présence du fait qu’il est le représentant administratif du Président et sa place est donc justifiée par cette fonction de « double/inférieur ».


III : La roue de la fortune

Une autre caractéristique frappante est que cette hiérarchisation de l’espace ne profite pas toujours aux mêmes personnes, qui selon les formations de jugement, peuvent se voir « reléguées » à des niveaux inférieurs. Ainsi, le Président d’une sous-section, qui est le président d’une formation de jugement de « sous section jugeant seule » occupera la place centrale, si d’aventure cette séance se tient salle du contentieux (ce qui arrive rarement). Dans une séance de sous-sections réunies, présidée par le Président de la section du contentieux ou un de ses adjoints, il sera rétrogradé à l’une deux places qualifiées « d’assesseur » dans le point précédent. Dans une séance de section, il perdra cette place au profit des présidents adjoints de la section du contentieux et sera rangé, dans l’ordre de son ancienneté dans la fonction, parmi ses pairs, avec donc podium, fauteuil et plan de travail continu. Il en ira de même en Assemblée, où il sera placé parmi les présidents de sous-section rapportant des affaires, après les présidents de section, et les présidents adjoints du contentieux.

Cette rétrogradation, naturellement, affecte tous les membres du Conseil d’Etat, seul le Vice-président, qui ne siège qu’en Assemblée, est toujours assuré de la place centrale.

Il n’est pas certain que la salle du contentieux ait été à l’origine structurée dans l’esprit de cette Roue de la fortune que j’évoquais en titre de ce point : en 1875 existaient seulement deux formations de jugement : l’assemblée publique du contentieux et la section du contentieux, et c’est l’accroissement du contentieux qui conduira progressivement à la diversification de ces formations, avec la constitution d’entités plus réduites. C’est donc ici la manière dont le Conseil d’Etat, mû en particulier par la rôle tenu par « l’ordre du tableau » a investi les lieux et en a structuré la représentation du pouvoir qui est à l’œuvre.


IV : la proximité par rapport à la Justice


La photographie de la salle du contentieux figurant sur le site du Conseil d’Etat ne permet pas de s’en rendre compte, mais il existe un autre phénomène très intéressant dont la signification n’est pas aisée à dégager. Il concerne les portes de la salle, et les personnes qui les empruntent.

Il existe trois portes d’accès : l’entrée principale, majestueuse, dans la limite de ce que j’ai évoqué précédemment, avec boiseries, fronton, double battant…, une porte sur le côté gauche, aux deux tiers de la salle (la photographie s’arrête juste avant sa position), porte simple, en bois, d’un seul battant, et enfin, une porte située au fond de la salle, à gauche, qui est une porte dérobée. Sur la photo, on l’aperçoit ouverte, et les boiseries sont celles du couloir extérieur. Si elle est fermée elle disparaît complétement.

Or, l’usage de ces portes d’accès est très clairement défini : la première est destinée au public, la seconde aux avocats aux conseils (même si certains utilisent la porte du public) et la troisième aux membres de la formation de jugement.

Alors, comment expliquer cette corrélation public/majesté ; avocat/ordinaire ; juges/dérobé. Si c’était le prestige ou l’importance dans la fonction de rendre la justice qui était entrés en compte, c’est naturellement la corrélation inverse qui aurait dû être retenue. Mais, c’est que ce n’est pas ce paradigme qui donne son sens à ces modes d’entrée dans la salle. D’après moi, mais c’est une opinion qui peut être discutée, le mode d’entrée dans la salle désigne la proximité par rapport à la justice.

Ainsi, le public, qui est invité, franchit une véritable porte d’entrée, d’apparat. Les avocats, qui concourent à la justice, franchissent une porte de travail, ou peut-être même de service. Quant aux magistrats, ils ne franchissent pas véritablement une porte, mais un mur, car en réalité par leur fonction ils sont là, ils sont chez eux (et la cheminée et les bibliothèques derrière le président ajoutent à ce sentiment de domicile). Notons que lorsque’une séance de jugement débute, les membres du Conseil d’Etat (contrairement aux juridictions judiciaires), entrent avant que la séance ne soit ouverte, s’installent, et la porte est refermée. Lorsque les grandes portes sont ouvertes, par conséquent, le sentiment qui étreint tout public c’est que les juges sont déjà là, chez eux, venus de nulle part puisqu’on ne peut deviner par où ils sont entrés, et qu’ils les invitent, à prendre place.

C’est donc bien la proximité avec la justice, et le lieu dans laquelle elle est rendue, qui caractérise cette différence de mode d’accès à la salle. Il faut souligner que ce paradigme est bien loin des théories sur le pouvoir judiciaire : en principe, la justice est rendue « au nom du peuple français » de telle sorte que le public, dans son ensemble, devrait au contraire être chez lui, et les magistrats, qui ne sont que ses représentants, devraient être invités par lui à accéder à la salle comme à la fonction. Mais, c’est un lieu commun que de souligner que l’espace géographique de la justice et loin d’assurer une représentation fidèle des principes juridiques qui en gouvernent le fonctionnement.


V : Le ciel et la terre

Dernier aspect, enfin, et sur l’interprétation duquel je ne m’avance qu’avec précaution, qui concerne le plafond et les murs de la salle. Sur un des murs figure, on l’a dit, une fresque (du moins je crois que c’est une fresque parce que la peinture n’a pas de cadre) qui représente le palais d’Orsay où siégeait auparavant le Conseil d’Etat (avant la Commune, pendant l’Empire, du moins le second). Représentation singulière si on y réfléchit, que celle d’un palais disparu, plutôt par exemple que des bustes de grands anciens, ou quelques figures de magistrats antiques ou historiques. Avoir représenté l’institution, dans sa contexture matérielle, plutôt que ses membres, résulte selon nous d’une double nécessité : nécessité de représenter une continuité dans le temps : le Conseil d’Etat n’est pas une institution neuve sous la IIIe république, même s’il avait été temporairement supprimé en 1870, il est bien le « successeur » du Conseil d’Etat impérial. Cette continuité, il veut et il se doit de l’affirmer.

Mais impossibilité de manifester une continuité personnelle. De fait, le Conseil d’Etat qui avait servi tous les régimes du XIXe siècle, aurait été bien en peine d’ériger une figure acceptable pour la jeune République, un de ses membres qui n’aurait été ni royaliste, ni bonapartiste notoire. Et le recours aux vieilles figures du Conseil d’Etat du Roi était également peu évident en ces temps où la référence au passé pré-révolutionnaire désignait encore nettement les partis anti-républicains. L’œuvre de réappropriation républicaine de l’histoire n’est pas encore à l’œuvre. Donc, la seule continuité possible, c’est celle du lieu, de la terre dans laquelle s’est enraciné l’ancien Conseil.

Et le ciel, c’est ce curieux plafond, sans lambris, sans peintures, entièrement blanc (avec simplement deux lustres), et qui est éclairé à partir des corniches, par un système de lampes cachées qui lui donnent un curieux effet de lévitation :les murs sombres et le plafond semblent séparés par l’effet des corniches luminescentes. Je doute fort que ce système ait été installé en 1875, mais il donne à l’ensemble une sorte de caractère mystique : comme si la salle s’ouvrait vers le ciel. Comme si la justice était rendue dans espace à la fois ancré dans la continuité et ouvert vers le haut : le ciel et la terre…

Je reconnais avoir poussé ici un peu loin l’interprétation. Peut-être est-ce que les contentieux relatifs à la notation des fonctionnaires ou à l’extension des garages était trop abondants et que mon esprit rêveur s’est un peu trop souvent et trop longtemps éloigné du fil des conclusions ou des délibérés…

Mais il n’en reste pas moins que parmi les expériences captivantes pour un administrativiste débutant, vécues au Conseil d’Etat, celle de la découverte de la symbolique de la justice n’est pas la moindre.

Commentaires

Votre description de la salle des contentieux est "édifiante", et me fait irrésistiblement penser à ces récits du milieu du XIXème siècle en Angleterre où les héros se retrouvent devant les juges, mi-hommes, mi-dieux. De manière plus juridique on pense aussi à l'arrêt Kress de la Cour EDH à propos des "apparences" de justice et de ce retour au monde réel pour le public (par une large ouverture) alors que les juges, littéralement, s'échappent (par des portes dérobées), si possible avec le commissaire du gouvernement, pour fomenter une décision.
très instructif
cm

Ecrit par : cm | 17.09.2005

Merci pour cet article passionnant.

Ecrit par : Romain | 17.09.2005

Merci pour votre article. A l'occasion des journées du patrimoine ce weekend, j'ai eu le plaisir de visiter le Palais-Royal et j'ai quelques photos notamment de la salle des contentieux. Vous pouvez me contacter si cela vous intéresse, pour illustrer peut-être davantage (en tout cas je l'espère) vos propos. Je ferai aussi une note prochainement sur mon blog, avec d'autres photos.

Ecrit par : fb | 18.09.2005

A une nuance près, c'est qu'au Conseil d'Etat le délibéré a lieu dans la salle d'audience. Lorsque le public quitte la salle, la formation de jugement y demeure (encore une différence avec le rituel judiciaire), même si c'est parfois symbolique puisque après la fermeture des portes peut-être décrétée une pause, avant que le délibéré ne commence, de sorte que les magistrats vont alors quitter la salle.

Ecrit par : Frédéric Rolin | 20.09.2005

Egalement merci pour ce décryptage. L'avocat à la cour n'a pas souvent l'occasion de se rendre au Conseil d'Etat. Mes souvenirs remontent à mes études.

Cet article me fait penser au livre "La fabrique du droit" où l'auteur avait tenté une analyse sociologique du recrutement et du fonctionnement de l'institution. Je suis très curieux de connaître votre point de vue sur l'ouvrage.

Ecrit par : it | 27.09.2005

La fabrique du droit de B. Latour est une bonne introduction au fonctionnement interne du Conseil d'Etat. Il reste que l'auteur, peut-être fasciné par son objet d'étude a, à mon sens, laissé de côté nombre de points qui auraient pu (dû) être évoqués. Et même sa description du travail contentieux me semble finalement un peu superficielle.

Ecrit par : Frédéric Rolin | 28.09.2005

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